Dire que l'on votera le 18 mai pour ou contre les personnes handicapées me blesse

Valérie de Graffenried, Le Temps
L’initiative "Droits égaux pour les personnes handicapées", soumise en votation le 18 mai, engendrerait des coûts excessifs selon le Conseil fédéral. Il estime que la facture s’éleverait à 4 milliards de francs pour les adaptations nécessaires et immédiates au niveau des transports publics. Quant aux frais pour la construction ou rénovation de logements, ils atteindraient 20 milliards de francs aux dires des opposants. Les initiants jugent de leur côté que leur adaptation ne représenteraient qu’environ 0,8% des investissements annuels dans le bâtiment. Ruth Metzler-Arnold ne veut pas entrer dans la polémique de cette guerre des chiffres. Elle rappelle toutefois que la loi sur l'égalité pour les handicapés (LHand), contre-projet indirect à l’initiative, satisfait pour l’essentiel les revendications de l’initiative. Mais alors que cette dernière ne prévoit aucun délai, la LHand instaure, pour ce qui concerne le domaine des transports publics, un délai d’adaptation de 20 ans pour les constructions, installations publiques et véhicules; de dix, pour les systèmes de communications et d’émissions des billets. Entretien. Vous qualifiez les revendications contenues dans l’initiative de "trop coûteuses". Peut-on décemment brandir ces arguments lorsqu’il s’agit d’améliorer les conditions de vie de personnes handicapées? Il est clair que combattre une telle initiative me met dans une situation particulière. Il est plus facile de combattre les exigences de malades s’agissant de coûts pour l’assurance-maladie, de réduire les prestations accordées aux chômeurs ou encore de dire à une mère élevant ses enfants seule qu’il n’y a pour l’instant pas d’argent pour des crèches que de faire comprendre à des personnes handicapées qu’il n’est pas possible d’améliorer leur qualité de vie du jour au lendemain. Des barrières doivent bien sûr être abaissées pour qu’elles soient pleinement intégrées à notre société, mais personne ne semble vraiment se rendre compte des conséquences financières d’un oui à l’initiative. Parler de coûts dans ce contexte n’est certes pas très populaire; il s’agit pourtant d'un élément clé de la votation.

Qu’en est-il de l’insécurité juridique qui se dégagerait, selon vous, de l’initiative?
La loi a un champ d’application très clair et prévoit des délais. Ce n’est pas le cas de l’initiative: un tribunal devra à chaque fois définir ce qui est économiquement supportable ou non et statuer sur les obligations du propriétaire ou du prestataire. Je précise que dans la loi, les handicapés ou organisations d’handicapés auront le droit de porter plainte lorsque la situation l’exige.

Les initiants contestent justement le fait qu’une indemnisation allant jusqu’à 5000 francs soit proposée aux victimes de discrimination. Le droit à la non-discrimination est selon eux un droit fondamental qui ne peut être monnayé. Que leur répondez-vous?
Prenons l’exemple d’un restaurant qui fonctionnerait de façon discriminatoire envers les personnes handicapées. Si ses gérants doivent régulièrement payer jusqu’à 5000 francs à celles qui portent plainte, ils seront bien obligés de procéder à des changements en leur faveur. Ce principe d’indemnisation a donc un effet préventif important.

Le conseiller national Jürg Stahl (UDC/ZH) va jusqu’à dire que l’initiative pourrait avoir un "effet boomerang" sur les handicapés car pourrait remettre leur capital de sympathie et de compréhension en question. Partagez-vous son opinion?
Je comprends ce qu’il veut dire. Jürg Stahl a de la compréhension pour les handicapés: il a engagé une personne handicapée dans sa droguerie et sait donc de quoi il parle. Faire ce genre de réflexion n’est pas infondé: les handicapés doivent prendre conscience que leurs exigences ne peuvent pas être exaucées du jour au lendemain. Les initiants suscitent d’ailleurs de faux espoirs en déclarant que le marché du travail leur sera facilité. Ce ne sera vraiment pas le cas. L’on a l’impression que cette campagne de votation ne s’adresse qu’à des personnes en chaise roulante... - ...oui et cela me gêne. Les initiants ont notamment Silvano Beltrametti, le skieur devenu paraplégique, pour illustrer leur campagne et on en vient presque à oublier qu’il existe de nombreux autres handicaps. La LHand leur propose notamment un meilleur accès à des prestations publiques; ainsi oblige-t-elle les collectivités publiques à offrir leurs prestations, par exemple leurs publications sur l'Internet, de manière accessible aux personne malvoyantes; ou encore, elle oblige les collectivités publiques à équiper, par exemple les salles des Parlements, de moyens techniques appropriés (écouteurs, sous-titrage) ou alors à prévoir la traduction en langue des signes pour que les personnes malentendantes puissent suivre les débats parlementaires. J’aimerais aussi rappeler que la loi va plus loin que l’initiative en mentionnant par exemple explicitement qu’à partir de neuf appartements, un immeuble privé doit garantir l’accès aux handicapés. Idem pour les bâtiments comportant plus de cinquante places de travail. La loi apporte donc vraiment beaucoup. Cela me touche ainsi personnellement lorsque l’on parle de la votation du 18 mai comme d’une votation "pour ou contre" les handicapés.

En connaissez-vous dans votre entourage proche qui ne comprennent pas votre position?
Avant d’être conseillère d’Etat, j’ai notamment été membre du comité directeur d’un foyer pour handicapés et d’un atelier protégé. Il s’agissait de personnes souffrant d’un handicap mental donc qui sont moins concernées par cette votation. Jusqu'à aujourd'hui, je n'ai personellement pas été attaquée par des personnes proches en raison de la position que j'ai adoptée.

Dernière modification 10.04.2003

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